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Jason

Bonjour, je suis Jason.

Mes parents ont élevé 4 enfants : Mélanie, Rodrigue, moi, Jason, et ma petite sœur Ophélie, née 10 ans après moi. Mes parents nous ont inculqué des valeurs qui me semblent parfois en voie de disparition : l’amour du travail bien fait (papa a créé une entreprise de plafonnage au sein de laquelle Rodrigue et moi avons été embauchés), la générosité, la solidarité. Nous sommes une famille unie, on pourrait presque dire fusionnelle !

Rodrigue et moi avons toujours eu en commun la passion de la moto. Pas la « moto n’importe comment », non, la moto admirée pour la beauté de l’objet, pour sa mécanique parfaite… la moto respectée par des règles de conduite strictes et sécuritaires. Et puis, je ne sais pas si vous le savez, mais la communauté des motards, c’est aussi une grande famille où on s’entraide, on se respecte, on se salue quand on se croise, on répond présent quand un de nos pairs fait appel à nous. C’est donc sans la moindre hésitation que mon frère et moi avons accepté d’être préposés à la sécurité lors de la randonnée moto organisée au profit du Télévie par un de nos copains le 14 avril 2007.

Pensez donc, j’avais eu 18 ans en janvier et on me demande de jouer un « rôle clé » dans une telle organisation, le Télévie c’est un peu un hymne à la vie, j’étais fier comme Artaban, comme on dit !

Ce dimanche-là, après avoir appelé ma fiancée pour la rassurer et lui répéter que j’allais être prudent, Rodrigue et moi avons donc enfourché nos bécanes et avons rejoint le groupe d’une septantaine de motards pour cette belle balade.
Moi, j’ai été désigné comme « ouvreur de route », mon rôle, c’était de bloquer les voiries pour que le groupe puisse passer en sécurité. Arrivé à la « route des barrages », très prisée par les amateurs de deux roues, j’ai remonté le cortège de motos pour aller me poster au carrefour suivant. Après avoir remonté la file, je me suis rabattu sur la bande de droite et, calmement, à environ 70 km/h, je me suis dirigé vers le haut de cette longue route… Et tout à coup, je n’ai pas compris ce qu’il se passait. Face à moi, tout rond, tout brillant, tout éclairé, le phare d’une moto qui se rapprochait à toute vitesse, droit sur moi, sur ma bande… J’ai fait tout ce que j’ai pu pour éviter ce bolide, j’ai dévié vers la gauche, mais malgré cette manœuvre, le motard m’a fauché, me percutant de toute sa vitesse, de toute sa puissance au côté droit.

J’ai été éjecté loin, très loin de la route. Pas une seconde je n’ai perdu connaissance, j’ai vu ma jambe droite déchiquetée et retournée sur mon épaule gauche ! J’entendais des hurlements au loin et j’avais tellement peur que Rodrigue ait été accidenté, lui aussi… Je criais son nom de toutes mes force ! Une infirmière, par chance présente sur place, me prodiguait les premiers soins, des gens me disaient de ne pas fermer les yeux, de ne surtout pas m’endormir. Moi, je voulais voir Rodrigue, et je voulais appeler ma douce, Mélanie, je voulais lui parler, lui dire au revoir… Et mon frère est arrivé, il était sain et sauf. Il m’a dit ça va aller, Frère », il m’a pris la main et ne l’a plus lâchée jusqu’à l’hôpital. Il m’a dit de me calmer, il allait appeler Mélanie. Je voyais bien qu’il était très inquiet … il m’a dit plus tard avoir tout fait pour paraître serein pour ne pas me communiquer sa peur.

L’ambulance a eu du mal à parvenir jusqu’à moi, il était difficile de circuler, plusieurs motards avaient été renversés par celui qui était arrivé en sens inverse. Ces grosses cylindrées s’étaient transformées en véritables quilles sous la lancée d’une énorme boule… chutes en cascade, 4 blessés graves et un motard de 49 ans tué sur le cou ! Un carnage ! Une tragédie !

A l’hôpital, un chirurgien m’a expliqué que ma jambe droite avait été complètement détruite, on pouvait tenter de la reconstruire, cependant, plus jamais je ne pourrais remarcher sans une assistance. Ou alors… ou alors on me la coupait, cette jambe abimée. "Avec les prothèses actuelles, m’a-t ’il dit, vous remarcherez pratiquement sans boiter…"

J’avais 18 ans, et on me demandait de faire un tel choix. Je me suis tourné vers celui en qui j’avais la plus totale des confiances, mon grand frère, Rodrigue, qui avait 24 ans à l’époque :  « Tu ferais quoi, toi ? »

Il a plongé ses yeux dans les miens, et il m’a dit « moi, je ne voudrais pas me retrouver à souffrir et à me déplacer avec deux cannes. Je crois, Jason, que j’accepterais qu’on m’enlève cette jambe qui ne servira plus à rien… » Et alors, parce que je savais que mon frère m’aimait autant qu’il s’aimait lui-même, et que son conseil était prodigué avec tout cet amour, je l’ai écouté, j’ai dit « OK, coupez-moi la jambe ».

Ça va vous étonner mais je n’ai pas sombré après m’être réveillé avec ce bout de moi en moins…
Non, j’avais 18 ans, j’avais de la chance d’être toujours en vie. Mon copain, ce motard de 49 ans n’avait pas eu cette chance, lui !
Et puis, ils étaient tous là, mes parents, ravagés de douleur mais présents, avec l’amour inconditionnel dont seul sont capables ceux qui vous ont donné la vie… Et ma grande sœur, Mélanie, et Rodrigue, mon pilier, et Ophélie, ma petite sœur de 8 ans et puis ma fiancée, celle que j’aimais depuis 5 mois à peine, et qui n’avait que 16 ans. Mélanie qui par amour est restée, m’a soutenu, m’a aidé à poursuivre ma route. Et puis ses parents, qui ont toujours été là pour nous, qui ont accepté notre histoire, malgré tout, malgré ce handicap qui surgissait dans nos vies…

Les amis aussi, ils étaient là, les motards, les copains du village, les autres, ils envahissaient ma chambre de leurs rires, de leurs encouragements… Et puis, les uns après les autres, ils ont cessé de venir. Est-ce le rythme de leur vie qui a provoqué cela ? Est-ce que, leur curiosité satisfaite, j’ai perdu tout intérêt à leurs yeux ? Est-ce la peur qui les a éloignés de moi ? Je ne sais pas, je n’ai pas compris, je ne comprends d’ailleurs toujours pas !

Ma famille, elle, est restée, nous sommes devenus encore plus soudés ! Avec ma belle-famille, Angelo, Véro, Tony, Christelle et les autres, qui se reconnaîtront, nous avons formé un véritable clan… tous ensemble, pour toujours !

Après 67 jours d’hospitalisation et une nouvelle opération où on a dû recouper 5 cm de ma jambe amputée suite à une infection, je suis rentré chez moi et j’ai appris à vivre … sur une jambe !
Mélanie était là, petit bout de femme aimante, et toujours prête à sourire quand elle pensait que je risquais de sombrer.

Et mes parents, mes sœurs, et Rodrigue, qui me donnait une tape dans le dos quand il sentait que je faiblissais, qui me disait ça va aller, Jason, on est là, avec toi » . Tous m’encourageaient, me disaient que j’étais fort, qu’avec mon caractère, j’arriverais à surmonter « tout ça » !

Ce sont eux, ce sont ces merveilleuses personnes que j’ai la chance d’avoir pour famille qui m’ont poussé à avancer toujours plus loin, toujours plus vite ! C’est pour eux que je n’ai jamais voulu baisser les bras.

J’ai très vite voulu reprendre ma place dans l’entreprise familiale… Mais le handicap dont je souffrais ne me permettait plus d’aider mon père et mon frère dans leurs travaux de plafonnage. J’ai dû déclarer forfait ! Je n’avais pas encore 19 ans, je n’allais tout de même pas devenir un invalide inactif, non ! En octobre de la même année, j’ai repris une formation en dessin industriel et au bout de 18 mois, j’ai trouvé un job ! J’ai emménagé dans un petit appartement, j’avais soif d’indépendance, soif de vivre ! Toujours entouré des miens, toujours en couple avec ma douce Mélanie qui m’a bientôt rejoint pour une jolie vie à deux… La vie reprenait ses droits !

Mais, vous savez, parfois la vie ne vous épargne pas, même si vous lui avez déjà payé un lourd tribut… Le jour du 6ème anniversaire de mon accident, le 14 avril 2013, le destin nous a frappé, ma famille et moi, d’un immense coup de massue… J’avais perdu un membre et ce jour-là, j’ai perdu celui qui avait toujours été là pour moi, mon mentor, celui qui m’avait pris la main et ne l’avait pas lâchée… Mon frère, Rodrigue… a été arraché à la vie dans un accident… de moto !
Là, je vous l’avoue, et je suis sûr que vous le comprendrez, nous nous sommes tous écroulés, notre belle famille et moi, comme un château de cartes à qui on enlève un élément essentiel et qui du coup, s’effondre…

Ça a été difficile, ça l’est toujours… Mais, la main dans la main, nous avons continué à vivre, pour
Rodrigue, pour lui pour qui la famille a toujours été ce qu’il y avait de plus cher… Pas un jour ne passe sans que nous pensions à lui… Et là, c’est à mon tour de dire : Nous sommes là, pour toi, Frère !

Parce que la vie continue, j’ai décidé de prendre ma santé en main, de faire du sport. Avec Mélanie, que j’ai épousée depuis, nous avons acheté un vélo, j’ai tout de suite adoré ça ! Et puis il y a eu les jeux paralympiques, et ces athlètes amputés qui couraient… comme des gazelles… Mon prothésiste m’a d’emblée expliqué que le prix des prothèses de course était excessivement élevé… ce ne serait donc pas pour moi ! Et Mélanie, avec son éternel bon sens et son optimisme sans faille, m’a dit : et si tu essayais de contacter la fédération des jeux paralympiques ? Il y a peut-être moyen de racheter la prothèse d’un athlète qui arrêterait la course… Je l’ai écouté, et là, on m’a dit de prendre contact avec Luc Huberty, qui avait créé une association pour les personnes qui comme lui… comme moi aussi avaient perdu une jambe et avaient envie de courir, de pratiquer ce sport qui, jusque-là, leur était inaccessible... Je l’ai fait, j’ai contacté Luc, il m’a fait essayer une course à pied et là, nous travaillons ensemble pour récolter les fonds qui permettront d’acheter la lame en carbone avec laquelle je pourrai courir… Tu vois, Rodrigue, je ne baisse pas les bras, j’avance, pour toi, pour nous, je ne renoncerai jamais !

Papa, Maman, Mélanie et ton mari François, vos deux adorables enfants Yanis et Louane, Ophélie et toi, ma femme, Mélanie, ma famille par alliance, Tony, Christelle, les enfants et tous les autres, sachez que je vous aime de toutes mes forces, de tout mon cœur et je vous promets que ma première course « à une patte », je la ferai en pensant à vous à chaque pas et j’arriverai au bout, parce que je ne renoncerai jamais !

Texte : Geneviève Foret

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